Les choix secrets

Certaines journées disent la vérité de toute une vie.

L’âge, c’est l’impossibilité de goûter à la nostalgie. À peine née, elle se recroqueville, se dissout, et c’est la mort que l’on voit au bout. Elle seule. À côté, toutes les simagrées sentimentales ne signifient plus rien. La tristesse, c’est encore la vie, l’espérance. Le désespoir, c’est autre chose, une plaine aride où le pleur est dérisoire.
Désormais, il n’y a plus que la cuisine et le mari, le ciel gris derrière la mousseline des rideaux, et ce présent dont il faut bien se contenter. Ce présent est sa prison. Plus jeune, elle l’a supporté parce que, concevant l’avenir comme un espace vierge, un monde à lui tout seul, elle a cru que celui-ci prendrait un jour la place de celui-là et changerait le goût de sa vie.
Mais le temps n’a fait que traverser son corps. Il est passé, la laissant là, inchangée dans sa façon d’appréhender les choses et les gens. L’avenir s’est rétréci, tellement qu’il s’est confondu avec le présent, et empêche désormais toute espérance de se déployer. À quoi bon écouter les autres raconter leurs joies et même leurs soucis (encore que ceux-ci puissent être plus intéressants) s’il est désormais interdit de les connaître soi-même un jour ?
Au fond, tout lui semble vain, les paroles et même les gestes. S’il n’y avait pas la nécessité de vivre, c’est-à-dire manger et boire (ce qui implique les courses et la cuisine), elle ne bougerait plus. Elle a pris la pose avant même d’être morte, comme André d’ailleurs qui se tient immobile pour assoupir la douleur.

Quelle claque que ce livre ! Hervé Bel réussit à donner une figure à la méchanceté, celle de Marie, mariée à André depuis des années. À 80 ans, elle ressasse ses souvenirs en écoutant souffrir son mari, son enfance dorée en Indochine, ce bel André qu’elle a aimé du premier regard, mais qui peu à peu verra son vernis se ternir, car il est bien loin de la perfection qu’elle exige. Elle veut être remarquée, elle veut qu’on la plaigne. Car c’est bien elle la plus malheureuse, n’est-ce pas ? D’ailleurs, sa hanche la lance un peu. Et puis André ne lui a pas porté son café, c’est toujours à elle de tout faire. Non mais là, il tousse parce qu’il veut qu’on le plaigne. Mais il est loin d’être malade hein.
Cette course effrénée au malheur, cette histoire de femme qui ne s’autorise pas le bonheur et qui peu à peu laisse toute vie se faner autour d’elle, une sorte de plante carnivore impitoyable…
Au début, on la plaint un peu.
Puis on la hait.
On la hait d’étouffer son fils. On la hait pour les reproches, muets ou non, adressés à son mari. On la hait de délaisser son deuxième fils, jamais assez bon, jamais assez beau, lui qui est en manque d’amour. La seule touche de tendresse est avec son petit-fils, qu’elle a dédaigné avant de l’aimer. Et il y a également ses canaris, qu’elle aime tellement qu’elle préfère, morts, les laisser sécher pour pouvoir les embrasser tous les jours.

Et puis à 80 ans, il y a une peur viscérale de la mort, de la maladie, de la déchéance. Si on ne bouge pas, les jours fileront et la mort nous oubliera, tel est plus ou moins son credo. Et à la rigueur on peut le comprendre. Et est-ce que ce n’est pas ça le pire ? Se rendre compte qu’on a tous une part de Marie en nous, et qui sait ce qu’elle deviendra dans 10, 20, 30 ans ?
Inutile donc d’aller chercher les causes de cette vie gâchée dans une potentielle enfance malheureuse, ce n’est pas le cas. Comme l’écrit Marie-Anne Lenoir :

Voilà ce qui vient tour à tour glacer, révolter, fasciner, émouvoir le lecteur de ce roman aussi remarquable que dérangeant :  l’idée qu’on ne naît pas monstre. On le devient.

On ne peut pas parler de coup de cœur pour un livre comme ça. Un coup de massue plutôt. Mais avec un espoir : c’est à chacun de décider quel chemin prendre dans la vie. Sans attendre qu’il soit trop tard.

Les choix secrets, Hervé Bel, JC Lattès, 2012

Hiver Mucha_TWBB

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